9782402571289
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Publication en France
AURORE ÉDITIONS D'ART / CERCLE D'ART. Paris, 1991
ISBN 2-7022-0290-X
SOMMAIRE
L'art " pahouin " dans les collections d'" art primitif" 7
L'art fang: présentation générale 10
Les proportions 97
Les Fang Ntoumou 101
Les Fang Okak 141
Masques et autres objets 159
BIBLIOGRAPHIE 171
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AFRICAINS
Louis Perrois
'IL est admis aujourd'hui, depuis trois décennies au plus, que les
" primitifs " relèvent de civilisations tout à fait élaborées, que seuls des
s préjugés évolutionnistes persistants ont fait ignorer leur complexité
et leur dignité, force est de prendre en compte dans une histoire et une
anthropologie des arts africains le fait que les arts " sauvages " étaient, à l'époque
de leur collecte et de leur découverte, considérés comme des formes primaires
de l'expression artistique humaine. L'art des enfants, des fous, des hommes
préhistoriques du Magdalénien et des Africains relevait des mêmes essais
spontanés de visualisation de l'imaginaire. Rien n'est plus faux, nous devons
l'admettre aujourd'hui.
L'art des "Pahouins" (déformation francisée du terme allemand
44 Pangwe devenu " Pâmue* " en espagnol) a été l'un des premiers appréciés
p a r m i les arts c o n n u s d e l'Afrique noire. D a n s les collections d e la fin d u X I X e
* Prononcer : " Pamoué
Pluriel : " Pâmues siècle et du début du XXe, on trouve toujours beaucoup d'objets fang, parfois
Conformément à l'usage
scientifique, on gardera aux des séries entières : statues, objets de vie quotidienne, coiffures, bijoux, quelques
noms d'ethnies une forme
invariable. masques aussi. Qu'est ce qui peut expliquer cet engouement?
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o b j e t s n ' é t a i e n t p a s d u t o u t c a c h é s ( s a u f l e s m a s q u e s ) . M i e u x , t o u t e s c e s
r e p r é s e n t a t i o n s d ' a n c ê t r e s é t a i e n t v o l o n t i e r s e x h i b é e s à l a p l a c e d e s r e l i q u e s
( c r â n e s e t o s s e m e n t s ) q u i , e l l e s , r e s t a i e n t t r è s s o i g n e u s e m e n t d i s s i m u l é e s .
B e a u c o u p d ' a u t r e s o b j e t s — c a n n e s , c u i l l è r e s , t a b o u r e t s , a r b a l è t e s , c o u t e a u x
d e j e t e t d e c h a s s e , c a s q u e s - p e r r u q u e s , b i j o u x , e t c . — é t a i e n t n o r m a l e m e n t
u t i l i s é s . S o u c i e u x d e r a p p o r t e r s o i t d e s s p é c i m e n s d ' a r t i s a n a t l o c a l p o u r q u e l q u e
m u s é e , s o i t s i m p l e m e n t d e s s o u v e n i r s c u r i e u x , l e s v o y a g e u r s o n t v o l o n t i e r s
c o l l e c t é d e s o b j e t s f a n g , d ' a u t a n t p l u s q u e t o u t e s c e s p o p u l a t i o n s , c o n d i t i o n n é e s
d e p u i s l o n g t e m p s p a r l e s c o u r a n t s d ' é c h a n g e d e l a t r a i t e , é t a i e n t a v i d e s d e
v o i r e b o u t o n s d e c h e m i s e o u f r i p e r i e e u r o p é e n n e .
g a r d é s a i l l e u r s , l e s t r a n s a c t i o n s n ' é t a i e n t p a s t r è s d i f f i c i l e s : l a s t a t u e v e n d u e ,
l e v i l l a g e o i s l a f a i s a i t r e f a i r e p a r l e s c u l p t e u r v o i s i n p o u r b e a u c o u p m o i n s c h e r
q u e l e b é n é f i c e r é a l i s é a u p r è s d e s B l a n c s . R é g i o n s d e f o r t e p r o d u c t i o n p l a s t i q u e ,
la zone a donc fourni matière à une collecte 41coloniale " abondante. Cela ayant
été le cas pour pas mal d'autres régions d'Afrique, on peut se demander alors
pourquoi l'art fang a retenu d'emblée l'attention des collectionneurs.
En fait, il a dû s'agir d'une question de goût : beaucoup des objets
4 pahouins " rapportés étaient de très belle facture de finition avec des surfaces 1 Les " neptunes " sont
des assiettes de laiton
44propres ", bien polies, souvent d'une harmonie et d'un équilibre surprenants. qui ont servi de
monnaie de pacotille
Les 14fétiches" d'aspect 4' ethnographique ", hérissés de lames, de plumes lors des explorations
de l'Afrique
ou autres parures magiques, encroûtées du sang des sacrifices et des traces au XIXC siècle.
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C ' e s t b i e n p l u s t a r d q u e c e s o b j e t s , d e s s t a t u e s , q u e l q u e s m a s q u e s , d e s a r b a l è t e s ,
d e s c a n n e s , d e s s i è g e s , o n t é t é r e c o n n u s à l a f o i s c o m m e d e s o b j e t s d e c u l t u r e
e t p o u r c e r t a i n s c o m m e d e s o b j e t s d ' a r t .
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Les objets fang sont donc abondants dans les collections anciennes
allemandes (ils proviennent presque exclusivement de Sud-Cameroun), français
(ils proviennent du Nord-Gabon) et espagnoles (ils proviennent du Rio Muni).
Par la suite, le dynamisme du marché de l'art a bouleversé cette répartition,
au profit notamment des collections américaines.
Pour ce qui concerne l'Espagne, il est probable que quelques pièces
importantes, en qualité et en références contextuelles, sont encore inconnues,
conservées par des congrégations religieuses ou des descendants de voyageurs
curieux du début du siècle qui en ignorent la valeur, tant marchande que
scientifique et culturelle. L'une de ces pièces "historiques", par exemple,
a été retrouvée au musée de l'Amérique de Madrid, il y a peu de temps.
Tout n'est donc pas dit dans ce domaine, même si l'on peut estimer que
l'essentiel est connu.
L'art fang, c'est essentiellement la statuaire du culte des ancêtres et les masques
des sociétés initiatiques. En corollaire, tout un art décoratif s'est développé
autour des ces thèmes.
Le thème unique de la statuaire rituelle des Fang (toutes "tribus"
confondues) est " l'ancêtre en méditation ". À quelques exceptions rarissimes
et marginales près, tous les objets connus sont des personnages représentés
nus, des hommes ou des femmes, à la figure pensive, figés dans un hiératisme
impressionnant, les bras ramenés devant la poitrine et les mains tenant soit
un pot à offrande soit une corne. L'ancêtre ainsi figuré n'agit pas directement,
il n'a pas d'histoire réelle ni de visage exactament connu : il lui suffit d'être
et de provoquer le rapport au symbole.
Par contre, les crânes et autres reliques soigneusement disposées dans le
coffre-reliquaire placé sous la ou les statues, ont une histoire très précise ;
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ce sont les restes de parents connus dont on raconte les hauts faits et les
origines.
La statue de bois porte un nom propre tout comme une personne vivante
(très peu de ces noms nous sont connus aujourd'hui), mais elle n'est en réalité
que le symbole visuel de la continuité et de la perpétuation du lignage ou du
clan (certains détails, tels les scarifications, permettant de reconnaître les objets
de tel ou tel clan), d'où probablement la grande homogénéité de cet ensemble
stylistique.
Il faut rappeler que la connaissance scientifique des œuvres d'art traditionnel
exige une démarche complexe, aussi objective que possible, qui va de
l'observation détaillée des objets à l'analyse des milieux tout entiers dans lesquels
ils sont apparus. C'est la confrontation dialectique des données observées (pour
certaines, mesurées) avec la connaissance globale de la société qui permet de
saisir la particularité de ces arts jadis qualifiés de " sauvages Cela est valable
aussi bien pour l'art maya, eskimo, que papou ou fang.
La méthode d'analyse appliquée à l'art fang2 et dont les résultats
sous-tendent tous nos propos ici, s'est inspirée directement de la nature de
l'objet qu'elle traite : le Byéri est tout à la fois un objet sculpté (une statue,
un objet d'art, une représentation d'ancêtre) et une croyance. La statue
est l'expression visualisée de la nécessaire médiation entre les vivants et
les morts.
Le but de la méthode dite " ethnomorphologique " est de définir le système
esthético- religieux des Fang par d'une part l'étude détaillée et corrélative des
formes et des rythmes plastiques, d'autre part l'étude des contextes historiques
et ethnographiques, enfin la synthèse sémiologique des deux ensembles de
données aboutissant à une anthropologie de l'art des Fang.
En bref, l'analyse des formes, rythmes et volumes plastiques a conduit,
pour la statuaire fang, à privilégier la structure volumétrique générale dont
2 PERROIS, L., la pertinence réside dans le rythme des proportions de la tête, du tronc et
La statuaire fang,
Paris : ORSTOM. 1972. des jambes. Des schémas permettront de percevoir cette structure.
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Ensuite, chaque détail morphologique a été mis en série : les yeux, par
exemple, sont en "grain de café" (demi-sphère barrée d'un trait incisé) ou
en amande, circulaire (rondelle de métal collée ou clouée), etc. Le registre
des possibilités plastiques est infini ; mais dans un style donné, il est très défini,
surtout dans un art traditionnel religieux comme c'est le cas ici.
Le résultat de l'observation systématique des éléments morphologiques
est la détermination de séries d'objets qui, visuellement, peuvent être vala-
blement correlés. Ce sont les "styles théoriques" (le style est défini comme
«un ensemble d'éléments morphologiques pertinents et constants dans une
certaine période du temps et dans un espace socio-géographique défini »). Ceux-
ci seront alors confrontés aux données de l'histoire, de la tradition orale, de
l'ethnographie et plus généralement des milieux pour devenir des " centres
de styles" réels.
Le style fang s'étend de la Sanaga (Cameroun) au nord à l'Ogooué (Gabon)
au sud; de la côte atlantique (Rio Muni et Gabon) à l'ouest jusqu'à l'Ivindo
(Gabon) à l'est.
Les Fang peuvent être répartis (linguistiquement et historiquement) en trois
grands groupes principaux qui sont : au nord, les Béti de la région de Yaoundé
(Cameroun), au centre les Boulou de Sangmélima et Ebolowa (Cameroun)
auxquels on peut rattacher les Ngoumba de Lolodorf et les Mabéa de Kribi ;
au sud, les Fang de la vallée du Ntem (Cameroun), du Rio Muni (Guinée
équatoriale), du Woleu-Ntem (Gabon) et de toute la rive droite de l'Ogooué,
de la région de Libreville à l'Ivindo (Gabon).
Les Fang proprement dits se subdivisent en un certain nombre de
groupements de "tribus" ou ayong dont les principaux sont: les Ntoumou
au nord (Ntem, nord de la Guinée équatoriale continentale, Woleu-Ntem au
Gabon) ; les Okak du sud de Rio Muni auxquels il faut rattacher les Mekèny
des Monts de Cristal au Gabon ; les Betsi dans l'estuaire du Gabon et le long
de l'Ogooué; enfin les Nzaman, plus à l'est vers l'Ivindo (Gabon).
L'analyse ethnomorphologique évoquée brièvement plus haut a conduit à
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distinguer dans le corpus des objets étudiés deux catégories principales : les
pièces de structure longiforme et les pièces de structure brèviforme.
L'opposition entre ces deux catégories, au niveau de l'effet visuel comme
à celui des solutions plastiques, est frappante.
Les enquêtes de terrain ainsi que tous les renseignements contextuels des
objets (surtout les quelques localisations précises corroborées par les archives
historiques) ont permis d'identifier quelques centres de styles dont on peut
penser aujourd'hui qu'ils sont raisonnablement établis.
Mais n'est-ce pas là le lot commun de toute histoire de l'art qui tente de
" r a i s o n n e r " a posteriori u n e n s e m b l e d e p h é n o m è n e s relevant d e ce qui est
g r o u p e s ?
productions.
variantes O k a k d u Rio M u n i n o t a m m e n t .
Elle gêne cependant un peu par son parti pris évolutionniste trop strictement
linéaire (déjà retenu par Tessmann pour ce qui concerne l'antériorité des têtes
seules sur les " b u s t e s " — les plus souvent des statuettes cassées — et les
statues en pied).
Il semble qu'au Rio Muni, l'art sculptural fang ait réussi à survivre un peu
plus longtemps qu'au Sud-Cameroun et au Gabon où l'action des missions
chrétiennes a définitivement éliminé toutes les manifestations rituelles anciennes,
du moins en apparence. Celles-ci étant justement liées à l'exhibition des
symboles des croyances, c'est-à-dire la statuaire, les masques et l'art décoratif,
qui de ce fait ont brusquement disparu.
Quoi qu'il en soit, les cadres traditionnels de la vie villageoise fang ayant
été profondément modifiés par la situation coloniale dès les années 1915-1920,
toute l'activité esthético-religieuse s'en est trouvée bouleversée. Les artistes,
les sculpteurs, mais aussi les chanteurs de mvet et autres ngengang renommés
ont vu leur utilité remise en question. Les techniques, les " savoir-faire ", les
talents particuliers ont vite perdu de leur importance et sont même devenus
suspects d'engendrer une résistance rétrograde, voire une subversion culturo- Statue ngoumba,
hauteur: 71 cm.
nationaliste. Musée de Berlin.
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Les cultes syncrétiques récents, le Bouiti des Fang du Gabon par exemple,
ont récupéré une partie de cet imaginaire traditionnel, y compris dans la création
plastique (décor des maisons de culte, mais peu de statuaire). Il faut se rendre
à l'évidence, le grand art fang dont le XIXe siècle a été le point d'orgue après
toute une histoire dont nous ne connaissons que la fin, s'est éteint à jamais.
Période de transition et de mutation, l'avenir nous montrera où les capacités
imaginatives et les talents reconnus hier dans ces communautés, vont se révéler
à nouveau : musique, danse, littérature ? Le pari reste ouvert.